Du sens de l’expression : quand les poules auront des dents.
En ce temps là les escargots n’avaient pas de cornes, les kangourous n’avent pas de poches, les girafes n’avaient pas de taches, les agents n’avaient pas de képis (qu’ils ont d’ailleurs récemment perdus, mais c’est une autre histoire) mais les poules avaient des dents, de très grandes dents d’ailleurs, des dents en or, en argent, et même parfois en diamant. Cependant, comme les échanges économiques étaient très réduits, ni l’or, ni l’argent, ni les diamants n’étaient recherchés, ce qui fait que les poules vivaient très heureuses et qu’on leur laissait la paix.
Bien des siècles ont passé et même des millénaires, les escargots maintenant ont des cornes, les kangourous ont des poches, les agents ont eu des képis, mais les poules n’ont plus de dents. Par contre elles pondent des œufs qui sont très recherchés, elles ont perdu leur tranquillité et vivent dans des poulaillers, ce qui n’est pas toujours bien agréable ; mais elles n’ont pas perdu espoir et elles attendent le temps, l’heureux temps où, à nouveau, les poules auront des dents !
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mercredi 19 septembre 2007
samedi 16 juin 2007
Cendrillon 2007
Il y avait une jeune fille très belle et très malheureuse ; elle habitait avec ce que l’on nomme aujourd’hui une famille recomposée : son père, sa belle-mère et leurs trois filles, dans un loft du onzième arrondissement de Paris. La belle-mère était une femme méchante et n’avait d’égards que pour ses trois filles qu’elle adorait , cajolait et protégeait avec excès; Cendrillon- car tel était son nom ou plutôt le surnom qu’on lui donnait- son vrai nom je l’ignore encore- Cendrillon était maltraitée. Pendant que ses trois soeurs jouaient avec leurs consoles Nitendo, partaient faire des emplettes dans les magasins de prêt à porter ou sortaient en boîte, Cendrillon devait s’occuper des tâches ménagères, préparer les repas, faire les courses, passer l’aspirateur, laver et repasser, et ce n’était jamais suffisant, et ses sœurs impitoyables et capricieuses n’étaient jamais satisfaites. Cendrillon ne disait rien, depuis longtemps elle avait compris que protester était inutile, tant ses sœurs étaient stupides et arrogantes, tant sa belle-mère était malfaisante, tant son père, véritable pilier de bistrot, était absent. Sa journée de travail terminée elle s’asseyait auprès du feu de cheminée, un livre dans les mains et tout en tisonnant les cendres elle s’évadait par la lecture, sa seule consolation. – c’est pour cela que ses sœurs, quasi analphabètes, incapables de lire trois lignes d’affilée, la surnommaient Cendrillon.
Un jour, ses sœurs qui passaient toutes leurs soirées dans les boîtes branchées et les bars à la mode du quartier Oberkampf et qui en fréquentaient assidûment les noctambules habitués, furent invitées à une soirée privée organisée au « Nouveau Casino » par un grand Prince de la mode, jet-setteur renommé et objet de l’assiduité des magazines « people » Les trois sœurs se préparèrent longuement, des jours durant, choisissant leurs toilettes dans les magasins à la mode, passant des heures dans les salons d’esthétiques, de coiffure, de maquillage, de bronzage et d’ongles américains, et Cendrillon était obligée de les aider dans leurs essayages et de les seconder dans leurs apprêts. Méprisantes et cyniques ses sœurs la provoquaient :
- Pourquoi ne viendrais-tu pas avec nous Cendrillon?
-Vous savez bien que je ne suis pas invitée, et puis je n’ai rien à me mettre ! Répondait-elle
- Et puis tu serais vraiment trop « relou » ! ricanaient les sœurs !
Et cendrillon sentait bien qu’il était inutile de poursuivre la conversation.
+++
Le jour enfin arriva de la fameuse soirée. Lorsque ses sœurs accompagnées de leur mère furent parties, Cendrillon restée seule, submergée par le chagrin, éclata en sanglots, songeant à son sort funeste; pour se consoler elle prit un livre qu’elle adorait, et s’apprêtait à le lire - c’était des contes de Perrault- quand la Bonne Fée apparut. Cendrillon ne fut pas plus étonnée que cela, la bonne fée était une habitante de ses rêves, une héroïne familière de ses lectures, une amie intime et son seul espoir.
La Bonne Fée s’assit auprès d’elle et tisonna les cendres :
- tu voudrais sans doute, Cendrillon, aller à la soirée du Prince de la mode ?
-oh ! Oui, ma fée ! répondit cendrillon.
-ne t’inquiète pas dit la fée, je sais ce qu’il te faut, je vais te relooker car je suis une fée spécialisée dans le coaching, pour cela, il me faudrait une citrouille.
La demande de la fée paraissait étrange, mais Cendrillon qui avait lu les contes de Perrault et connaissait les mœurs des fées obéit sans hésiter. Il y avait heureusement une citrouille dans le congélateur ; bien que surgelée elle fit l’affaire.
Maintenant, dit la fée il me faudrait un gros rat. Trouver un gros rat dans le onzième arrondissement à dix heures du soir est chose possible étant donné l’abondance des bars et des restaurants, et donc des détritus dans les poubelles, mais de là à l’attraper, ce n’est pas évident, aussi Cendrillon préféra faire une commande par Internet sur « animal point com « et dans la demie heure le gros rat fut livré.
Alors en un coup de la baguette magique la citrouille fut changée en une superbe automobile BMW et le gros rat en chauffeur de maître en uniforme et casquette à galon doré.
-Et voila, dit la fée, tu n’as plus qu’à te rendre à la soirée !
-Mais, dit Cendrillon, je ne peux pas y aller, habillée comme je suis, en baskets et jogging.
D’un coup de baguette magique, Cendrillon fut transformée, métamorphosée des pieds à la tête : elle était naturellement jolie mais là, elle fut somptueuse, par sa coiffure, ses bijoux cartier, sa robe Chanel et surtout par ses chaussures, de magnifiques escarpins de vair et nom de verre comme certains, mal informés l’ont affirmé par la suite.
Et maintenant dit la fée, dépêche toi et profite bien de ta soirée, mais surtout efforce toi de revenir avant minuit, car à minuit le charme cessera d’agir, la voiture redeviendra citrouille, le chauffeur redeviendra rat et tes vêtements redeviendront ce qu’ils étaient auparavant et en plus il te faudrait prendre le métro ; ma magie est efficace mais fragile et la réalité puissante reprend vite le dessus.
+++
En un instant la voiture arriva près du lieu où la fête de tenait. A peine fut elle descendue de sa voiture que tous n’eurent d’yeux que pour elle tant elle resplendissait ; les danseurs s’arrêtèrent de danser, les buveurs cessèrent de boire, les discoureurs se turent, et les « didjis »délaissèrent leurs platines. En silence, subjugué, fasciné, ébloui le Prince de la mode s’approcha, prit Cendrillon par la main puis la fête reprit. Etourdie par la rapidité des évènements et peut-être aussi par le rythme effréné de la musique techno, Cendrillon se laissa entraîner dans la danse. Elle vivait un conte de fées. Elle aperçut un instant ses trois sœurs qui ne la reconnurent pas et qui immobiles, bouches bées et sans doute quelque peu assommées par des substances illicites contemplaient cette miraculeuse inconnue.
Un quart d’heure avant minuit, profitant d’un temps de repos des musiciens entre deux danses, Cendrillon s’échappa ; en un instant elle se retrouva au coin de sa cheminée, dans son état coutumier où la bonne fée l’attendait.
Au Nouveau Casino, comme frappée d’inutilité, la fête s’arrêta.
+++
Cendrillon raconta sa soirée à la fée et lui apprit que le Prince de la mode l’avait invité la semaine prochaine ; la fée lui conseilla de remettre une citrouille dans le congélateur et dé prévoir un nouveau rat, puis elle disparut car on sonnait à la porte. C’était les trois sœurs et leur mère qui revenaient du bal. Cendrillon leur demanda si la soirée s’était bien passée et elles lui dirent qu’elles avaient vu une star mais elles ne savaient qui c’était : elles s’empressèrent de consulter leur collection de Voici et de Voilà et de Gali et de Gala pour l’identifier, mais en vain. Elles conclurent qu’elles essayeraient d’en savoir plus le samedi prochain et Cendrillon leur demanda si elle pourrait les accompagner ; cette requête provoqua leur rire et leurs moqueries.
Le Prince de la mode vécut cette semaine dans une grande impatience aussi le samedi soir attendit-il fébrilement la venue de l’inconnue. Elle arriva enfin plus splendidement parée que la première fois et la fête fut telle que Cendrillon en oublia le temps qui inexorablement passait, aussi quand sonna le premier coup de minuit fut-elle toute surprise et dut-elle brutalement s’enfuir ; dans sa course elle perdit un de ses escarpins de vair que la prince ramassa…Intrigué par ce départ précipité il interrogea les gens dans la rue mais ils n’avaient rien vu, peut être une punkette qui portait une citrouille sur laquelle était juché un gros rat , rien de remarquable en tout cas dans ce quartier habitué aux excentricités.
Désespéré, dans son show-room de la rue Réaumur le Prince de la mode, serrant sur son cœur le petit escarpin de vair, réfléchissait aux moyens de retrouver la belle inconnue dont il était épris, rien d’autre ne l’intéressait , pas même la préparation de ses collections de printemps-été. Il fit paraître des messages quotidiens dans la rubrique de petites annonces de Libé, il fit de même sur son blog , et profita d’une interview sur Radio Nova pour lancer un appel en direct, mais n’obtint pas de réponse ; Cendrillon, occupée par ses tâches ménagères ignorait ses efforts. Le prince de la mode s’abandonna à la morosité, il passait des heures immobiles à contempler le petit escarpin et rien ne pouvait l’arracher à ses pensées noires. Bientôt ses affaires périclitèrent, le cours de ses actions baissa dangereusement, puis sa griffe fut rachetée par une firme multinationale luxembourgeoise ; abandonné de tous, tout entier à ses son obsession , il ne s’en souciait guère. Enfin, dans une tentative désespérée il fit placarder dans tout Paris une annonce : il épouserait la jeune fille à qui le petit escarpin irait comme un gant.
+++
Attirées par l’appât de la supposée fortune et de la vie mondaine du Prince de la mode toutes les bimbos parisiennes se présentèrent rue Réaumur dans le show-room maintenant bien déserté pour essayer de chausser l’escarpin, en vain : le pied était toujours trop petit ou trop grand. Même les sœurs de Cendrillon firent l’essai, mais leurs pieds furent bien trop grands. Elles en parlèrent à Cendrillon qui, à la description reconnut son escarpin et décida de faire une tentative. Ses sœurs ricanèrent et décidèrent de l’accompagner, bien décidées à profiter d’une humiliation publique qui les vengerait de celles qu’elles avaient elle même ressenties lors de leurs propres essais.
Lorsque Cendrillon s’agenouilla devant le Prince de la mode pour essayer la chaussure, celle-ci s’adapta à son pied comme un gant. Lorsqu’elle se releva, c’était le Prince qui était à genoux, il l’avait reconnue. Les trois soeurs de Cendrillon étaient stupéfaites, avant qu’elles ne reviennent à elles, le show-room était vide. Cendrillon et celui qui déjà n’était plus que l’ex- Prince de la mode, avaient hélé un taxi et s’étaient dirigé paraît-il vers une grande gare parisienne. Depuis on a à peu près perdu leurs traces bien que certains prétendent que le couple gère tranquillement une boutique de produits bio et solidaires quelque part dans le Lubéron.
Un jour, ses sœurs qui passaient toutes leurs soirées dans les boîtes branchées et les bars à la mode du quartier Oberkampf et qui en fréquentaient assidûment les noctambules habitués, furent invitées à une soirée privée organisée au « Nouveau Casino » par un grand Prince de la mode, jet-setteur renommé et objet de l’assiduité des magazines « people » Les trois sœurs se préparèrent longuement, des jours durant, choisissant leurs toilettes dans les magasins à la mode, passant des heures dans les salons d’esthétiques, de coiffure, de maquillage, de bronzage et d’ongles américains, et Cendrillon était obligée de les aider dans leurs essayages et de les seconder dans leurs apprêts. Méprisantes et cyniques ses sœurs la provoquaient :
- Pourquoi ne viendrais-tu pas avec nous Cendrillon?
-Vous savez bien que je ne suis pas invitée, et puis je n’ai rien à me mettre ! Répondait-elle
- Et puis tu serais vraiment trop « relou » ! ricanaient les sœurs !
Et cendrillon sentait bien qu’il était inutile de poursuivre la conversation.
+++
Le jour enfin arriva de la fameuse soirée. Lorsque ses sœurs accompagnées de leur mère furent parties, Cendrillon restée seule, submergée par le chagrin, éclata en sanglots, songeant à son sort funeste; pour se consoler elle prit un livre qu’elle adorait, et s’apprêtait à le lire - c’était des contes de Perrault- quand la Bonne Fée apparut. Cendrillon ne fut pas plus étonnée que cela, la bonne fée était une habitante de ses rêves, une héroïne familière de ses lectures, une amie intime et son seul espoir.
La Bonne Fée s’assit auprès d’elle et tisonna les cendres :
- tu voudrais sans doute, Cendrillon, aller à la soirée du Prince de la mode ?
-oh ! Oui, ma fée ! répondit cendrillon.
-ne t’inquiète pas dit la fée, je sais ce qu’il te faut, je vais te relooker car je suis une fée spécialisée dans le coaching, pour cela, il me faudrait une citrouille.
La demande de la fée paraissait étrange, mais Cendrillon qui avait lu les contes de Perrault et connaissait les mœurs des fées obéit sans hésiter. Il y avait heureusement une citrouille dans le congélateur ; bien que surgelée elle fit l’affaire.
Maintenant, dit la fée il me faudrait un gros rat. Trouver un gros rat dans le onzième arrondissement à dix heures du soir est chose possible étant donné l’abondance des bars et des restaurants, et donc des détritus dans les poubelles, mais de là à l’attraper, ce n’est pas évident, aussi Cendrillon préféra faire une commande par Internet sur « animal point com « et dans la demie heure le gros rat fut livré.
Alors en un coup de la baguette magique la citrouille fut changée en une superbe automobile BMW et le gros rat en chauffeur de maître en uniforme et casquette à galon doré.
-Et voila, dit la fée, tu n’as plus qu’à te rendre à la soirée !
-Mais, dit Cendrillon, je ne peux pas y aller, habillée comme je suis, en baskets et jogging.
D’un coup de baguette magique, Cendrillon fut transformée, métamorphosée des pieds à la tête : elle était naturellement jolie mais là, elle fut somptueuse, par sa coiffure, ses bijoux cartier, sa robe Chanel et surtout par ses chaussures, de magnifiques escarpins de vair et nom de verre comme certains, mal informés l’ont affirmé par la suite.
Et maintenant dit la fée, dépêche toi et profite bien de ta soirée, mais surtout efforce toi de revenir avant minuit, car à minuit le charme cessera d’agir, la voiture redeviendra citrouille, le chauffeur redeviendra rat et tes vêtements redeviendront ce qu’ils étaient auparavant et en plus il te faudrait prendre le métro ; ma magie est efficace mais fragile et la réalité puissante reprend vite le dessus.
+++
En un instant la voiture arriva près du lieu où la fête de tenait. A peine fut elle descendue de sa voiture que tous n’eurent d’yeux que pour elle tant elle resplendissait ; les danseurs s’arrêtèrent de danser, les buveurs cessèrent de boire, les discoureurs se turent, et les « didjis »délaissèrent leurs platines. En silence, subjugué, fasciné, ébloui le Prince de la mode s’approcha, prit Cendrillon par la main puis la fête reprit. Etourdie par la rapidité des évènements et peut-être aussi par le rythme effréné de la musique techno, Cendrillon se laissa entraîner dans la danse. Elle vivait un conte de fées. Elle aperçut un instant ses trois sœurs qui ne la reconnurent pas et qui immobiles, bouches bées et sans doute quelque peu assommées par des substances illicites contemplaient cette miraculeuse inconnue.
Un quart d’heure avant minuit, profitant d’un temps de repos des musiciens entre deux danses, Cendrillon s’échappa ; en un instant elle se retrouva au coin de sa cheminée, dans son état coutumier où la bonne fée l’attendait.
Au Nouveau Casino, comme frappée d’inutilité, la fête s’arrêta.
+++
Cendrillon raconta sa soirée à la fée et lui apprit que le Prince de la mode l’avait invité la semaine prochaine ; la fée lui conseilla de remettre une citrouille dans le congélateur et dé prévoir un nouveau rat, puis elle disparut car on sonnait à la porte. C’était les trois sœurs et leur mère qui revenaient du bal. Cendrillon leur demanda si la soirée s’était bien passée et elles lui dirent qu’elles avaient vu une star mais elles ne savaient qui c’était : elles s’empressèrent de consulter leur collection de Voici et de Voilà et de Gali et de Gala pour l’identifier, mais en vain. Elles conclurent qu’elles essayeraient d’en savoir plus le samedi prochain et Cendrillon leur demanda si elle pourrait les accompagner ; cette requête provoqua leur rire et leurs moqueries.
Le Prince de la mode vécut cette semaine dans une grande impatience aussi le samedi soir attendit-il fébrilement la venue de l’inconnue. Elle arriva enfin plus splendidement parée que la première fois et la fête fut telle que Cendrillon en oublia le temps qui inexorablement passait, aussi quand sonna le premier coup de minuit fut-elle toute surprise et dut-elle brutalement s’enfuir ; dans sa course elle perdit un de ses escarpins de vair que la prince ramassa…Intrigué par ce départ précipité il interrogea les gens dans la rue mais ils n’avaient rien vu, peut être une punkette qui portait une citrouille sur laquelle était juché un gros rat , rien de remarquable en tout cas dans ce quartier habitué aux excentricités.
Désespéré, dans son show-room de la rue Réaumur le Prince de la mode, serrant sur son cœur le petit escarpin de vair, réfléchissait aux moyens de retrouver la belle inconnue dont il était épris, rien d’autre ne l’intéressait , pas même la préparation de ses collections de printemps-été. Il fit paraître des messages quotidiens dans la rubrique de petites annonces de Libé, il fit de même sur son blog , et profita d’une interview sur Radio Nova pour lancer un appel en direct, mais n’obtint pas de réponse ; Cendrillon, occupée par ses tâches ménagères ignorait ses efforts. Le prince de la mode s’abandonna à la morosité, il passait des heures immobiles à contempler le petit escarpin et rien ne pouvait l’arracher à ses pensées noires. Bientôt ses affaires périclitèrent, le cours de ses actions baissa dangereusement, puis sa griffe fut rachetée par une firme multinationale luxembourgeoise ; abandonné de tous, tout entier à ses son obsession , il ne s’en souciait guère. Enfin, dans une tentative désespérée il fit placarder dans tout Paris une annonce : il épouserait la jeune fille à qui le petit escarpin irait comme un gant.
+++
Attirées par l’appât de la supposée fortune et de la vie mondaine du Prince de la mode toutes les bimbos parisiennes se présentèrent rue Réaumur dans le show-room maintenant bien déserté pour essayer de chausser l’escarpin, en vain : le pied était toujours trop petit ou trop grand. Même les sœurs de Cendrillon firent l’essai, mais leurs pieds furent bien trop grands. Elles en parlèrent à Cendrillon qui, à la description reconnut son escarpin et décida de faire une tentative. Ses sœurs ricanèrent et décidèrent de l’accompagner, bien décidées à profiter d’une humiliation publique qui les vengerait de celles qu’elles avaient elle même ressenties lors de leurs propres essais.
Lorsque Cendrillon s’agenouilla devant le Prince de la mode pour essayer la chaussure, celle-ci s’adapta à son pied comme un gant. Lorsqu’elle se releva, c’était le Prince qui était à genoux, il l’avait reconnue. Les trois soeurs de Cendrillon étaient stupéfaites, avant qu’elles ne reviennent à elles, le show-room était vide. Cendrillon et celui qui déjà n’était plus que l’ex- Prince de la mode, avaient hélé un taxi et s’étaient dirigé paraît-il vers une grande gare parisienne. Depuis on a à peu près perdu leurs traces bien que certains prétendent que le couple gère tranquillement une boutique de produits bio et solidaires quelque part dans le Lubéron.
mercredi 16 mai 2007
La Barbe Bleue
Il était une fois une jeune fille qui vivait avec sa mère, ses sœurs et ses frères dans un petit trois-pièces à flanc de colline, entre Charonne et Ménilmontant. Elle n’avait pas connu son père. Elle était la plus âgée des enfants, bien qu’elle n’ait guère passé les dix-huit ans. Elle était aussi la plus belle, c’est pourquoi ses frères, ses sœurs et tous ses amis l’avaient nommé : Belle. La vie était dure, sa mère faisait des ménages, Belle poursuivait des études et travaillait le soir dans un supermarché de la rue de Bagnolet. C’était aussi le sort de ses sœurs. Ses trois frères, de vrais garnements, ne faisaient pas grand-chose de bon. « C’est ainsi », comme disait la vieille tante Fatima qui était la gardienne de la coutume et que personne ne devait contrarier.
Le jour de ses dix-huit ans, la vieille tante l’appela et lui dit qu’elle était maintenant une femme et qu’on devait lui trouver un mari. Belle ne dit rien, qu ‘aurait-elle pu dire, c’était la coutume et on lui avait appris à la respecter. Quelques jours plus tard, sa mère lui apprit qu’un riche personnage avait demandé sa main. Belle ne l’avait jamais vu bien qu’elle en eût entendu parler. Ses frères l’évoquaient souvent en le nommant la Barbe Bleue, car il avait une barbe bleue. la Barbe Bleue était très riche mais on ignorait ou l’on feignait d’ignorer l’origine exacte de sa fortune. Il habitait dans un immeuble neuf, au-dessus du parc de Belleville, au huitième étage, une maison sur la terrasse que d’en bas l’on ne pouvait apercevoir, et dans laquelle personne, jamais, n’avait pénétré. On disait aussi que la Barbe Bleue avait sept fois été marié, et jamais on n’avait su ce que ses femmes étaient devenues. Cela n’inquiétait pas la tante Fatima, la Barbe Bleue était très riche, et avec la dot qu’il avait promise, toute la famille allait pouvoir déménager. D’ailleurs la vieille tante avait tout organisé, il était convenu que le mariage aurait lieu dans un appartement tout neuf dont la construction s’achevait rue saint- Blaise, à Charonne.
Pendant un mois tout le monde s’affaira aux préparatifs du mariage, on confectionna des vêtements que la mère de Belle et toutes ses amies durent tailler et coudre jours et nuits. On invita toute la famille, même celle du Mali et tout le voisinage. On prépara des repas dans toutes les cuisines de la rue et même au-delà. Quand le grand jour arriva Belle n’avait toujours pas rencontré son mari. Dans le nouvel appartement les réjouissances durèrent trois jours, trois jours de fêtes, de danses, de musique, de repas, trois jours pendant lesquels, à l’écart, dans une petite chambre et loin de la fête, belle attendit patiemment qu’on lui présentât son mari.
Le soir du troisième jour, enfin, la vieille tante Fatima vint la chercher, et, tandis que chantaient les griots, Belle découvrit enfin le mari qu’on lui avait choisi.
Elle fut tout d’abord effrayée par sa barbe bleue et son âge qu’on lui avait caché, la Barbe Bleue avait une bonne cinquantaine d’années, mais les mots qu’il prononça, ses manières aimables et douces calmèrent son inquiétude et puis, Belle avait l’habitude de se soumettre ; comme dit la vieille tante : c’est la coutume.
Dans les minutes qui suivirent Belle en pleurs dut faire ses adieux et quitter le monde de son enfance, sa mère, ses sœurs, ses frères et la vieille tante. C’est dans une mercédès coupé rouge qu’elle quitta Charonne pour les Hauts de Belleville.
Belle s’habitua rapidement à sa nouvelle vie. Les trois premiers mois furent des mois enchanteurs. Son mari, dévoué, cédait à toutes ses volontés et Belle commençait à l’aimer tendrement bien qu’il eût une barbe bleue.
Elle avait les plus beaux bijoux, les plus riches vêtements, et même tous les disques de Lara Fabian qu’elle adorait par-dessus tout. La Barbe Bleue la menait dans les boutiques les plus luxueuses et payait sans sourciller les notes les plus élevées. Elle découvrit ainsi l’avenue de l’Opéra, la place Vendôme. Ils mangèrent dans les plus célèbres restaurants une nourriture succulente dont jamais dans sa vie antérieure elle n’aurait pu soupçonner l’existence.
Au bout de trois mois de cette vie féerique la Barbe Bleue lui dit : « je dois partir en voyage, quelques semaines, pour des affaires qu’il me faut régler. Tu ne pourras m’accompagner, mais je veux que tu ne manques de rien. Je te laisse ma carte bleue, bien entendu, ainsi que mon code confidentiel. Afin que tu ne t’ennuies, tu pourras, si tu le veux inviter tous tes amis de Ménilmontant. Voici les clefs de la maison, tu pourras ouvrir toutes les chambres, tous les salons, toutes les salles de bain. Il y a une chose cependant qu’il faut que tu me promettes : vois-tu cette petite clef dorée, elle ouvre la porte du petit débarras au fond du petit couloir. Jamais tu ne devras t’en servir. Si tu venais à ouvrir cette porte, je le saurais et il me faudrait te punir en te le faisant payer de ta vie. »
Et lorsqu’il prononçait ces mots, ses yeux étincelaient, sa barbe devenait encore plus bleue, et Belle frissonnait. Cependant, ayant fait ces recommandations, la Barbe Bleue s’adoucit, embrassa Belle et partit.
Belle invita tous ses amis et la maison autrefois si silencieuse et secrète retentit bientôt des cris, des rires et des chants des enfants de Ménilmontant. Cela dura quinze jours de fête ininterrompue. Quelque chose cependant, d’abord faiblement, puis avec insistance tourmentait Belle : la petite clef dorée. Elle la portait pendue à son cou et il lui semblait que cette clef vivait. Elle la sentait battre contre sa peau et elle ne savait si c’était la clef ou les battements de son cœur. La clef dorée la dévora de désir. Elle ne pouvait s’empêcher d’y songer. Bientôt cette pensée l’obséda. Elle ne la quitta plus, de jour, de nuit. La clef dorée, le petit débarras, la clef dorée, le petit débarras…
Alors que la fête se poursuivait, que ses amis s’enivraient de tous les plaisirs, Belle s’assombrit. Elle n’entendait plus le fracas de la musique techno que répercutaient dans la maison sur la terrasse les amplificateurs les plus puissants. Elle en oubliait de manger, de rire et de dormir. Une nuit, alors que tous étaient endormis, elle se leva, elle parcourut le grand couloir, puis le moyen couloir, puis le petit couloir, et s’arrêta devant la petite porte du petit débarras. Un souffle glacial paraissait provenir du trou de la serrure et Belle tressaillit. Tout était silencieux et pourtant il lui sembla entendre de sourds battements. Etait-ce son cœur ou la clef qui l’appelait ?
Alors, ne réfléchissant plus, elle céda. Elle introduisit la clef dans la serrure, poussa la porte qui s’ouvrit avec un long gémissement qui sembla déchirer le silence, à tel point qu’elle craignit d’avoir réveillé la maison. De saisissement, elle fit tomber la clef. Cependant tout dormait. En tâtonnant elle chercha un interrupteur qu‘elle ne trouva pas. Un froid intense avait envahi le petit couloir. Elle avança, les bras tendus, comme une aveugle, appréhendant les obstacles. Elle heurta quelque chose qui lui parut mou et gluant. Elle frissonna. Fouillant sa poche, elle trouva un briquet à gaz qu’elle alluma et éleva à la hauteur de ses yeux. Elle poussa alors un terrible cri strident. L’horreur qu’elle ressentit dépassait l’entendement. Les sept femmes de la Barbe Bleue étaient là, sanglantes, suspendues comme des carcasses dans le réfrigérateur d’un boucher, à des crochets fixés au plafond. Leur sang s’était écoulé et figé sur le sol.
Belle, rassemblant ses forces chercha dans l’obscurité la clef sur le sol répugnant, la trouva, réussit avec difficultés à fermer la porte, et courut s’enfermer dans sa chambre. Il lui fallut de longues minutes pour reprendre ses esprits. Que faire ? Il lui fallait d’abord effacer les traces de sang, les paroles de la Barbe Bleue lui revinrent à la mémoire. Elle s’efforça de nettoyer la petite clef dorée. Un rouleau de papier-ménage n’y suffit pas, elle utilisa tout le paquet, un paquet de quatre rouleaux dont un gratuit, en vain ! Elle essaya la lessive Saint-marc, mir, Omo, Ajax super-nettoyant, l’eau de javel, l’acide chlorhydrique, le pétrole Hahn, l’acide nitrique, la crème Nivea, rien n’y fit. Belle décida d’alerter la tante Fatima, sa mère, et la police, et elle allait le faire, quand elle entendit la porte d’entrée s’ouvrir et une voix bien connue l’appeler : « Belle, Belle es-tu là ? » C’était la Barbe bleue qui s’en revenait de son voyage d’affaire.
Belle se regarda dans son miroir, prit le temps de se recoiffer, d’effacer ses larmes, de recomposer une beauté .La Barbe Bleue s’impatientait : « Belle, Belle où es-tu ? »
Il fallait répondre. « Je m’éveille » dit-elle et elle alla à sa rencontre. « As-tu fait bon voyage », murmura-t-elle, « tu dois être fatigué ! » Mais la Barbe Bleue ne lui répondit pas, tout de suite il exigea ses clefs. Belle les lui donna, sauf une, la petite clef dorée du petit débarras. « Il manque une clef », gronda la Barbe Bleue, « qu’as tu fait de la clef du petit débarras » tonna-t-il. Et belle dut lui donner la clef du petit débarras. A sa vue la Barbe Bleue devint terrible. Ses yeux jetaient des éclairs, sa barbe bleue se hérissait comme les poils d’un chat en colère ; « tu seras châtiée » disait-il « et tu rejoindras les corps de mes sept autres épouses. » Belle en larme implora, supplia, mais il fut inflexible. Il lui accorda seulement un quart d’heure, afin qu’elle pût une dernière fois écouter Lara Fabian, qu’elle aimait tant. Il faut croire qu’un peu d’humanité subsistait quelque part dans son cœur endurci.
Belle introduisit le disque dans la chaîne, puis porta le son à une intensité telle que les murs en tremblèrent. La Barbe Bleue avait fermé la porte de la chambre, les mains bouchant ses oreilles, il attendait. Alors, Belle sortit son téléphone portable et appela ses frères. Un quart d’heure suffisait pour joindre Charonne à Belleville.
Pendant ce temps la Barbe bleue s’impatientait : « il ne reste plus que treize minutes, il ne reste plus que douze minutes. »
Et Belle à la fenêtre de sa chambre s’adressait à sa sœur qui était venu participer aux fêtes et prenait l’air sur sa terrasse : « Anne », car elle se nommait Anne , « ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? ». Et Anne répondait :« je ne vois que la route qui poudroie et l’herbe qui verdoie », car, ne l’oublions pas la terrasse, orientée plein sud, dominait le parc de Belleville qui est comme une oasis dans ce vieux quartier. Et la Barbe Bleue grondait « il ne reste plus que sept minutes, et Belle questionnait : « Anne, ma sœur Anne ne vois-tu rien venir ? » . Et Anne Répondait : « Je ne vois que la route qui poudroie et l’herbe qui verdoie ». Et la Barbe Bleue grondait : « Pus que cinq minutes ». Et Belle questionnait : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? ». Et Anne répondait : « trois joggeurs qui gravissent la pente, tout habillés de blanc et de marque Lacoste, aux pieds de blanches chaussures estampillées Nike, sur la tête de blanches casquettes dont je ne sais la marque… ». « Ce sont eux, ce sont mes frères » dit Belle. A ce moment, la Barbe Bleue, armé d’une tronçonneuse électrique ouvrit la porte, mais il n’eut pas le temps de s’en servir, les trois frères jaillirent et en un instant la Barbe Bleue fut mise à terre et ficelée avec du ruban adhésif. Belle se jeta dans les bras de ses frères, pleurant et riant à la fois.
Vite informé le commissaire de police du quartier arriva. Il reconnut, sous le masque de la Barbe Bleue, un redoutable criminel. Ancien collaborateur d’un homme politique important du département des Hauts de Seine, compromis dans de nombreuses affaires au parfum de pétrole, il avait bénéficié d’un non lieu, le dossier judiciaire s’étant égaré. Depuis il était recherché par la police de nombreux pays pour avoir dirigé un réseau international de proxénétisme.
Belle regagna la rue Saint-Blaise, retrouva sa mère, ses sœurs et ses frères et la vieille tante Fatima, mais quand celle-ci voulut lui trouver un mari pour « venger l’affront et réparer l’honneur », elle partit sans hésiter. Aujourd’hui elle a retrouvé une place de vendeuse dans un supermarché et habite un petit studio, dont je tairai l’adresse, afin, comme je le lui ai promis, de respecter sa tranquillité.
Le procès de la Barbe Bleue n’eut jamais lieu. On l’a retrouvé un jour dans sa cellule, pendu avec sa ceinture « qu’on avait oublié de lui retirer ».
moralité
Ce conte nous a appris
Qu’à Belleville comme ailleurs
L’argent ne fait pas le bonheur
Les dictons n’ont pas toujours tort
Mais on a bien des raisons
De bouder les traditions
Belle qui a frôlé la mort
L’a maintenant bien compris
Le jour de ses dix-huit ans, la vieille tante l’appela et lui dit qu’elle était maintenant une femme et qu’on devait lui trouver un mari. Belle ne dit rien, qu ‘aurait-elle pu dire, c’était la coutume et on lui avait appris à la respecter. Quelques jours plus tard, sa mère lui apprit qu’un riche personnage avait demandé sa main. Belle ne l’avait jamais vu bien qu’elle en eût entendu parler. Ses frères l’évoquaient souvent en le nommant la Barbe Bleue, car il avait une barbe bleue. la Barbe Bleue était très riche mais on ignorait ou l’on feignait d’ignorer l’origine exacte de sa fortune. Il habitait dans un immeuble neuf, au-dessus du parc de Belleville, au huitième étage, une maison sur la terrasse que d’en bas l’on ne pouvait apercevoir, et dans laquelle personne, jamais, n’avait pénétré. On disait aussi que la Barbe Bleue avait sept fois été marié, et jamais on n’avait su ce que ses femmes étaient devenues. Cela n’inquiétait pas la tante Fatima, la Barbe Bleue était très riche, et avec la dot qu’il avait promise, toute la famille allait pouvoir déménager. D’ailleurs la vieille tante avait tout organisé, il était convenu que le mariage aurait lieu dans un appartement tout neuf dont la construction s’achevait rue saint- Blaise, à Charonne.
Pendant un mois tout le monde s’affaira aux préparatifs du mariage, on confectionna des vêtements que la mère de Belle et toutes ses amies durent tailler et coudre jours et nuits. On invita toute la famille, même celle du Mali et tout le voisinage. On prépara des repas dans toutes les cuisines de la rue et même au-delà. Quand le grand jour arriva Belle n’avait toujours pas rencontré son mari. Dans le nouvel appartement les réjouissances durèrent trois jours, trois jours de fêtes, de danses, de musique, de repas, trois jours pendant lesquels, à l’écart, dans une petite chambre et loin de la fête, belle attendit patiemment qu’on lui présentât son mari.
Le soir du troisième jour, enfin, la vieille tante Fatima vint la chercher, et, tandis que chantaient les griots, Belle découvrit enfin le mari qu’on lui avait choisi.
Elle fut tout d’abord effrayée par sa barbe bleue et son âge qu’on lui avait caché, la Barbe Bleue avait une bonne cinquantaine d’années, mais les mots qu’il prononça, ses manières aimables et douces calmèrent son inquiétude et puis, Belle avait l’habitude de se soumettre ; comme dit la vieille tante : c’est la coutume.
Dans les minutes qui suivirent Belle en pleurs dut faire ses adieux et quitter le monde de son enfance, sa mère, ses sœurs, ses frères et la vieille tante. C’est dans une mercédès coupé rouge qu’elle quitta Charonne pour les Hauts de Belleville.
Belle s’habitua rapidement à sa nouvelle vie. Les trois premiers mois furent des mois enchanteurs. Son mari, dévoué, cédait à toutes ses volontés et Belle commençait à l’aimer tendrement bien qu’il eût une barbe bleue.
Elle avait les plus beaux bijoux, les plus riches vêtements, et même tous les disques de Lara Fabian qu’elle adorait par-dessus tout. La Barbe Bleue la menait dans les boutiques les plus luxueuses et payait sans sourciller les notes les plus élevées. Elle découvrit ainsi l’avenue de l’Opéra, la place Vendôme. Ils mangèrent dans les plus célèbres restaurants une nourriture succulente dont jamais dans sa vie antérieure elle n’aurait pu soupçonner l’existence.
Au bout de trois mois de cette vie féerique la Barbe Bleue lui dit : « je dois partir en voyage, quelques semaines, pour des affaires qu’il me faut régler. Tu ne pourras m’accompagner, mais je veux que tu ne manques de rien. Je te laisse ma carte bleue, bien entendu, ainsi que mon code confidentiel. Afin que tu ne t’ennuies, tu pourras, si tu le veux inviter tous tes amis de Ménilmontant. Voici les clefs de la maison, tu pourras ouvrir toutes les chambres, tous les salons, toutes les salles de bain. Il y a une chose cependant qu’il faut que tu me promettes : vois-tu cette petite clef dorée, elle ouvre la porte du petit débarras au fond du petit couloir. Jamais tu ne devras t’en servir. Si tu venais à ouvrir cette porte, je le saurais et il me faudrait te punir en te le faisant payer de ta vie. »
Et lorsqu’il prononçait ces mots, ses yeux étincelaient, sa barbe devenait encore plus bleue, et Belle frissonnait. Cependant, ayant fait ces recommandations, la Barbe Bleue s’adoucit, embrassa Belle et partit.
Belle invita tous ses amis et la maison autrefois si silencieuse et secrète retentit bientôt des cris, des rires et des chants des enfants de Ménilmontant. Cela dura quinze jours de fête ininterrompue. Quelque chose cependant, d’abord faiblement, puis avec insistance tourmentait Belle : la petite clef dorée. Elle la portait pendue à son cou et il lui semblait que cette clef vivait. Elle la sentait battre contre sa peau et elle ne savait si c’était la clef ou les battements de son cœur. La clef dorée la dévora de désir. Elle ne pouvait s’empêcher d’y songer. Bientôt cette pensée l’obséda. Elle ne la quitta plus, de jour, de nuit. La clef dorée, le petit débarras, la clef dorée, le petit débarras…
Alors que la fête se poursuivait, que ses amis s’enivraient de tous les plaisirs, Belle s’assombrit. Elle n’entendait plus le fracas de la musique techno que répercutaient dans la maison sur la terrasse les amplificateurs les plus puissants. Elle en oubliait de manger, de rire et de dormir. Une nuit, alors que tous étaient endormis, elle se leva, elle parcourut le grand couloir, puis le moyen couloir, puis le petit couloir, et s’arrêta devant la petite porte du petit débarras. Un souffle glacial paraissait provenir du trou de la serrure et Belle tressaillit. Tout était silencieux et pourtant il lui sembla entendre de sourds battements. Etait-ce son cœur ou la clef qui l’appelait ?
Alors, ne réfléchissant plus, elle céda. Elle introduisit la clef dans la serrure, poussa la porte qui s’ouvrit avec un long gémissement qui sembla déchirer le silence, à tel point qu’elle craignit d’avoir réveillé la maison. De saisissement, elle fit tomber la clef. Cependant tout dormait. En tâtonnant elle chercha un interrupteur qu‘elle ne trouva pas. Un froid intense avait envahi le petit couloir. Elle avança, les bras tendus, comme une aveugle, appréhendant les obstacles. Elle heurta quelque chose qui lui parut mou et gluant. Elle frissonna. Fouillant sa poche, elle trouva un briquet à gaz qu’elle alluma et éleva à la hauteur de ses yeux. Elle poussa alors un terrible cri strident. L’horreur qu’elle ressentit dépassait l’entendement. Les sept femmes de la Barbe Bleue étaient là, sanglantes, suspendues comme des carcasses dans le réfrigérateur d’un boucher, à des crochets fixés au plafond. Leur sang s’était écoulé et figé sur le sol.
Belle, rassemblant ses forces chercha dans l’obscurité la clef sur le sol répugnant, la trouva, réussit avec difficultés à fermer la porte, et courut s’enfermer dans sa chambre. Il lui fallut de longues minutes pour reprendre ses esprits. Que faire ? Il lui fallait d’abord effacer les traces de sang, les paroles de la Barbe Bleue lui revinrent à la mémoire. Elle s’efforça de nettoyer la petite clef dorée. Un rouleau de papier-ménage n’y suffit pas, elle utilisa tout le paquet, un paquet de quatre rouleaux dont un gratuit, en vain ! Elle essaya la lessive Saint-marc, mir, Omo, Ajax super-nettoyant, l’eau de javel, l’acide chlorhydrique, le pétrole Hahn, l’acide nitrique, la crème Nivea, rien n’y fit. Belle décida d’alerter la tante Fatima, sa mère, et la police, et elle allait le faire, quand elle entendit la porte d’entrée s’ouvrir et une voix bien connue l’appeler : « Belle, Belle es-tu là ? » C’était la Barbe bleue qui s’en revenait de son voyage d’affaire.
Belle se regarda dans son miroir, prit le temps de se recoiffer, d’effacer ses larmes, de recomposer une beauté .La Barbe Bleue s’impatientait : « Belle, Belle où es-tu ? »
Il fallait répondre. « Je m’éveille » dit-elle et elle alla à sa rencontre. « As-tu fait bon voyage », murmura-t-elle, « tu dois être fatigué ! » Mais la Barbe Bleue ne lui répondit pas, tout de suite il exigea ses clefs. Belle les lui donna, sauf une, la petite clef dorée du petit débarras. « Il manque une clef », gronda la Barbe Bleue, « qu’as tu fait de la clef du petit débarras » tonna-t-il. Et belle dut lui donner la clef du petit débarras. A sa vue la Barbe Bleue devint terrible. Ses yeux jetaient des éclairs, sa barbe bleue se hérissait comme les poils d’un chat en colère ; « tu seras châtiée » disait-il « et tu rejoindras les corps de mes sept autres épouses. » Belle en larme implora, supplia, mais il fut inflexible. Il lui accorda seulement un quart d’heure, afin qu’elle pût une dernière fois écouter Lara Fabian, qu’elle aimait tant. Il faut croire qu’un peu d’humanité subsistait quelque part dans son cœur endurci.
Belle introduisit le disque dans la chaîne, puis porta le son à une intensité telle que les murs en tremblèrent. La Barbe Bleue avait fermé la porte de la chambre, les mains bouchant ses oreilles, il attendait. Alors, Belle sortit son téléphone portable et appela ses frères. Un quart d’heure suffisait pour joindre Charonne à Belleville.
Pendant ce temps la Barbe bleue s’impatientait : « il ne reste plus que treize minutes, il ne reste plus que douze minutes. »
Et Belle à la fenêtre de sa chambre s’adressait à sa sœur qui était venu participer aux fêtes et prenait l’air sur sa terrasse : « Anne », car elle se nommait Anne , « ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? ». Et Anne répondait :« je ne vois que la route qui poudroie et l’herbe qui verdoie », car, ne l’oublions pas la terrasse, orientée plein sud, dominait le parc de Belleville qui est comme une oasis dans ce vieux quartier. Et la Barbe Bleue grondait « il ne reste plus que sept minutes, et Belle questionnait : « Anne, ma sœur Anne ne vois-tu rien venir ? » . Et Anne Répondait : « Je ne vois que la route qui poudroie et l’herbe qui verdoie ». Et la Barbe Bleue grondait : « Pus que cinq minutes ». Et Belle questionnait : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? ». Et Anne répondait : « trois joggeurs qui gravissent la pente, tout habillés de blanc et de marque Lacoste, aux pieds de blanches chaussures estampillées Nike, sur la tête de blanches casquettes dont je ne sais la marque… ». « Ce sont eux, ce sont mes frères » dit Belle. A ce moment, la Barbe Bleue, armé d’une tronçonneuse électrique ouvrit la porte, mais il n’eut pas le temps de s’en servir, les trois frères jaillirent et en un instant la Barbe Bleue fut mise à terre et ficelée avec du ruban adhésif. Belle se jeta dans les bras de ses frères, pleurant et riant à la fois.
Vite informé le commissaire de police du quartier arriva. Il reconnut, sous le masque de la Barbe Bleue, un redoutable criminel. Ancien collaborateur d’un homme politique important du département des Hauts de Seine, compromis dans de nombreuses affaires au parfum de pétrole, il avait bénéficié d’un non lieu, le dossier judiciaire s’étant égaré. Depuis il était recherché par la police de nombreux pays pour avoir dirigé un réseau international de proxénétisme.
Belle regagna la rue Saint-Blaise, retrouva sa mère, ses sœurs et ses frères et la vieille tante Fatima, mais quand celle-ci voulut lui trouver un mari pour « venger l’affront et réparer l’honneur », elle partit sans hésiter. Aujourd’hui elle a retrouvé une place de vendeuse dans un supermarché et habite un petit studio, dont je tairai l’adresse, afin, comme je le lui ai promis, de respecter sa tranquillité.
Le procès de la Barbe Bleue n’eut jamais lieu. On l’a retrouvé un jour dans sa cellule, pendu avec sa ceinture « qu’on avait oublié de lui retirer ».
moralité
Ce conte nous a appris
Qu’à Belleville comme ailleurs
L’argent ne fait pas le bonheur
Les dictons n’ont pas toujours tort
Mais on a bien des raisons
De bouder les traditions
Belle qui a frôlé la mort
L’a maintenant bien compris
samedi 5 mai 2007
conte du méchant roi
L’histoire que je vais vous raconter se passait il y a longtemps, bien longtemps, dans un pays lointain, si lointain, si perdu que vous n’en trouverez la trace sur aucune carte. Dans ce pays régnait un roi ; il régnait depuis si longtemps, si longtemps que personne ne se souvenait quand son règne avait commencé. On était tellement habitué à lui que nul n’y prêtait attention ; il faisait partie du paysage comme les arbres des allées, comme les oiseaux du ciel, comme la pluie et le beau temps. Parfois, dans des circonstances solennelles, lors de la fête nationale ou lors des visites de monarques étrangers on sortait le roi, il prononçait alors quelques paroles inaudibles que personne n’écoutait , puis on le rentrait jusqu’aux prochaines grandes occasions.
Ce roi avait de nombreux ministres, de nombreux conseillers, et aussi de nombreux courtisans qui s’empressaient autour de lui mais espéraient un jour pouvoir le remplacer. L’un de ceux-ci se nommait Ludovic ; c’était un lutin, mais un lutin maléfique, un lutin malfaisant car il y a toutes sortes de lutins. Les gens le surnommaient le ludion, car lorsqu’il était en colère, et il était toujours en colère, il trépignait et sautait tellement qu’on aurait effectivement dit un ludion.
Il devint ministre.
Le ludion était vraiment méchant, il voyait le monde à son image, c'est-à-dire qu’il voyait le mal partout. Il faisait régner la terreur, ses prisons étaient toujours pleines et il avait fait construire tant de prisons que la moitié de la population se trouvait au cachot. L’autre moitié vivait dans l’effroi, il suffisait d’un mot de travers pour que l’on se retrouve derrière les barreaux, aussi ne disait-on rien : on ne parlait plus, on se taisait. le pays devint ainsi peu à peu silencieux, même les oiseaux dans les arbres se taisaient, même les chiens, les chats, les coqs dans les basses-cours. Comme il n’y avait plus assez de bras pour cultiver la terre, plus assez de meuniers pour faire tourner les moulins, plus assez de forgerons, plus assez de tisserands, toute activité s’arrêta. Bientôt le ciel même perdit ses couleurs de peur de déplaire, puis l’herbe, les arbres, les fleurs se fanèrent. Tout était comme figé ; le soleil, certainement dégoûté par l’horreur du spectacle avait fini par déserter les lieux.
Alors ce fut terrible : affamés, transis de froid, les habitants quittèrent leurs villages inutiles et se répandirent sur les chemins à la recherche d’on ne sait quoi, se nourrissant de l’écorce des arbres, de lichens et même mangeant de la terre gelée.
Et le roi ? Le roi ne disait rien, peut être lui-même avait il peur, ou bien, enfermé dans son palais, au milieu de ses courtisans ignorait-il ce qui se passait au-dehors. Un beau jour, fatigué de ne rien dire, de ne rien savoir, de ne rien faire, il mourut. Le ludion, alors, devint roi. Il avait tant attendu ce jour qu’il décida d’organiser une grande cérémonie du couronnement ; il voulut des pages, des hérauts, des valets, des soldats, des chevaliers, des cuisiniers, des marmitons, des veneurs, des musiciens, des conteurs, des jongleurs : il n’y avait plus personne. Il arriva à rassembler quelques pauvres erres sans énergie, qui n’avaient plus que la peau sur les os et furent incapables de jouer ces rôles. Il décida alors de vider les prisons, malheureusement il était trop tard, la faim, la maladie et la potence avaient déjà vidé les prisons. Alors le ludion entra dans une colère abominable, il trépigna, il sauta, et trépigna encore et… ce fut sa dernière colère car il éclata. Il se mit alors à pleuvoir en abondance comme pour nettoyer le royaume, puis le soleil qui avait disparu depuis si longtemps revint, puis l’herbe reverdit, puis les feuilles vinrent aux arbres, un coq chanta et les derniers habitants survivants reprirent espoir. Les moulins moulinèrent, les forgeons forgèrent, les tisserands tissèrent, mais dans le pays lointain plus jamais aucun roi ne régna, ni aucun conseiller, ni aucun courtisan.
Ce roi avait de nombreux ministres, de nombreux conseillers, et aussi de nombreux courtisans qui s’empressaient autour de lui mais espéraient un jour pouvoir le remplacer. L’un de ceux-ci se nommait Ludovic ; c’était un lutin, mais un lutin maléfique, un lutin malfaisant car il y a toutes sortes de lutins. Les gens le surnommaient le ludion, car lorsqu’il était en colère, et il était toujours en colère, il trépignait et sautait tellement qu’on aurait effectivement dit un ludion.
Il devint ministre.
Le ludion était vraiment méchant, il voyait le monde à son image, c'est-à-dire qu’il voyait le mal partout. Il faisait régner la terreur, ses prisons étaient toujours pleines et il avait fait construire tant de prisons que la moitié de la population se trouvait au cachot. L’autre moitié vivait dans l’effroi, il suffisait d’un mot de travers pour que l’on se retrouve derrière les barreaux, aussi ne disait-on rien : on ne parlait plus, on se taisait. le pays devint ainsi peu à peu silencieux, même les oiseaux dans les arbres se taisaient, même les chiens, les chats, les coqs dans les basses-cours. Comme il n’y avait plus assez de bras pour cultiver la terre, plus assez de meuniers pour faire tourner les moulins, plus assez de forgerons, plus assez de tisserands, toute activité s’arrêta. Bientôt le ciel même perdit ses couleurs de peur de déplaire, puis l’herbe, les arbres, les fleurs se fanèrent. Tout était comme figé ; le soleil, certainement dégoûté par l’horreur du spectacle avait fini par déserter les lieux.
Alors ce fut terrible : affamés, transis de froid, les habitants quittèrent leurs villages inutiles et se répandirent sur les chemins à la recherche d’on ne sait quoi, se nourrissant de l’écorce des arbres, de lichens et même mangeant de la terre gelée.
Et le roi ? Le roi ne disait rien, peut être lui-même avait il peur, ou bien, enfermé dans son palais, au milieu de ses courtisans ignorait-il ce qui se passait au-dehors. Un beau jour, fatigué de ne rien dire, de ne rien savoir, de ne rien faire, il mourut. Le ludion, alors, devint roi. Il avait tant attendu ce jour qu’il décida d’organiser une grande cérémonie du couronnement ; il voulut des pages, des hérauts, des valets, des soldats, des chevaliers, des cuisiniers, des marmitons, des veneurs, des musiciens, des conteurs, des jongleurs : il n’y avait plus personne. Il arriva à rassembler quelques pauvres erres sans énergie, qui n’avaient plus que la peau sur les os et furent incapables de jouer ces rôles. Il décida alors de vider les prisons, malheureusement il était trop tard, la faim, la maladie et la potence avaient déjà vidé les prisons. Alors le ludion entra dans une colère abominable, il trépigna, il sauta, et trépigna encore et… ce fut sa dernière colère car il éclata. Il se mit alors à pleuvoir en abondance comme pour nettoyer le royaume, puis le soleil qui avait disparu depuis si longtemps revint, puis l’herbe reverdit, puis les feuilles vinrent aux arbres, un coq chanta et les derniers habitants survivants reprirent espoir. Les moulins moulinèrent, les forgeons forgèrent, les tisserands tissèrent, mais dans le pays lointain plus jamais aucun roi ne régna, ni aucun conseiller, ni aucun courtisan.
lundi 16 avril 2007
Biblique
Quand Moïse suivi de tous ses zébreux arriva en vue de la terre de Canaan, il jeta un regard sue la plaine qui s’étendait à ses pieds puis se retournant vers son peuple il s’écria : « voici la terre de miel, de jasmin, de cannelle, de gingembre, de poivre, de paprika, de piment, de muscade, de thym et de laurier, de lavande et de romarin, de trèfle et de luzerne, d’anis vert et étoilé, de basilic, de carvi, de cerfeuil, de ciboule et de ciboulette, de cumin et de cynorrhodon, d’échalote et de pistache, de mauve et d’estragon, de girofle et de menthe, de panais et de persil, de rhubarbe et de sauge, de sarriette et de safran, de vanille et de pimprenelle que je vous avais promise ». Puis Moïse éternua trois fois, on lui fit une bonne infusion et comme il était très fatigué il finit par s’endormir rapidement
vendredi 13 avril 2007
Le Petit Chaperon Rouge
Version non homologuée
Il était une fois une jeune fille, la plus aimable, la plus douce qu’on eût pu imaginer. Fraîche comme une rose et sensible comme l’amour, elle était tourmentée de dix-huit ans. Toujours vêtue de rouge, manteau rouge, bottes rouges, écharpe rouge, bonnet rouge, on l’appelait Le Petit Chaperon Rouge. Elle habitait avec sa mère, rue du docteur Bettelheim, dans un quartier tranquille du vingtième arrondissement qu’on nommait « la Campagne à Paris ».
Un jour sa mère lui dit : « Petit Chaperon Rouge , ta grand-mère est malade, va lui porter de ma part une galette, un petit pot de beurre et le catalogue de La Redoute. Mais surtout ne t’arrête pas en chemin, prends le bus 96. Je ne voudrais pas qu’il t’arrive malheur, le Loup rôde rue de Ménilmontant. Il s’attaque aux fillettes qui s’arrêtent en chemin et n’écoutent pas leurs parents. Quant à moi, je suis déjà en retard, j’ai rendez-vous chez mon psy et cela n’attend pas ».
Le Petit Chaperon Rouge écoutait sa maman et pensait : « je n’ai pas peur du loup, ce sont des histoires pour effrayer les enfants, et je ne suis plus une enfant ». Et, son sac rouge sur le dos, chargée de sa galette, du petit pot de beurre et du catalogue de La Redoute, elle partit. Au lieu de prendre le bus 96 Place Gambetta, elle flâna le long des rues. Elle s’arrêtait devant les vitrines, songeant qu’elle profiterait bien de ses économies pour s’acheter les dernières chaussures Nike à semelles compensées dont elle avait une folle envie, des chaussures rouges cela va de soi.
Après qu’elle eût emprunté le passage de La Duée, si étroit que deux personnes ne peuvent s’y croiser, le soleil l’éblouit au haut de Ménilmontant. Le ciel était d’un bleu limpide et l’on apercevait au loin les collines de l’Autre Monde. Une silhouette se découpait en plein soleil, noire sur le fond bleu : le Loup ; il attendait et ses yeux flamboyaient dans la pénombre. Le Loup était le caïd de la bande du 140, rue de Ménilmontant. Sa sombre renommée atterrait le quartier. Revendeur notoire de produits illicites, il guettait sa clientèle. C’était un grand gaillard, sa beauté, la vivacité de ses yeux, sa souplesse, sa force et son poil luisant intéressaient le Petit Chaperon Rouge ; depuis le temps lointain de la Maternelle de la rue Julien Lacroix elle avait des faiblesses pour lui et Le Loup secrètement le lui rendait bien. Mais ils ne s’étaient jamais vraiment parlé bien que cette pensée ne les quittât pas.
- « Eh, mais c’est le petit repeucha geurou ! »
- « Salut le loup, je suis pressée et ma mère m’a interdit de m’arrêter en chemin ! »
- « Ta reum, j’souffle dessus et elle s’envolera plus haut que les petits cochons ! »
- « Ma mère m’a interdit de parler au loup. »
- « C’pas toi qui parle, c’est moi qui t’causes, où tu vas Petit Chaperon Rouge ? »
- « Je vais chez ma grand-mère qui est malade, lui porter une galette, un petit pot de beurre et le catalogue de La Redoute. »
- « Ta grand-mère, elle habite bien sur le boulevard en face de la Mosquée ? »
- « Oui, boulevard de Belleville au numéro 25.»
- « Petit Chaperon Rouge, je peux faire le chemin avec toi ! »
- « J’ai des courses à faire et il faut que j’aille voir ma grand-mère, si tu veux on se retrouve après au mac-do !»
Et, tandis que Le Petit Chaperon Rouge entrait dans un hypermarché, le loup prit le bus 96 en direction du boulevard.
Arrivé au numéro 25, il déclencha l’interphone.
- « Qui est là? » demanda la grand-mère.
-« C’est Le Petit Chaperon Rouge qui vous apporte une galette, un petit pot de beurre et le catalogue de La Redoute » dit Le Loup en contrefaisant sa voix.
- « N’oublie pas de faire le code », dit la Grand-mère, « au deuxième tu n’auras qu’à pousser la porte. »
Le Loup ne connaissait pas le code, mais il possédait, on ne sait pourquoi, une clef de La Poste, et cette clef était fée, elle ouvrait toutes les portes.
Il s’engouffra dans l’ascenseur, déjà il était sur le palier, il poussa la porte, entra chez la Grand-mère et se jeta dessus.
Le Petit Chaperon Rouge avait fini ses courses. Elle n’avait pas trouvé les Nike qu‘elle cherchait mais avait acheté un superbe foulard rouge, imitation Hermès, made in China.
Plus tard elle arriva au numéro 25, boulevard de Belleville. Elle déclencha l’interphone.
- « Qui est là ?» demanda Le Loup, contrefaisant sa voix.
- « C’est votre petite fille, Le Petit Chaperon Rouge qui vous apporte une galette, un petit pot de beurre et le catalogue de La Redoute. »
- « N’oublie pas de faire le code, au deuxième tu n’auras qu’à pousser, la porte est ouverte. »
Le Petit Chaperon Rouge trouva bien que sa Grand-mère avait une drôle de voix, mais avec son rhume… »
Elle entra.
- « Approche, Petit Chaperon Rouge, malheureusement je ne peux me lever. Viens me rejoindre dans mon lit » dit Le Loup qui avait revêtu la robe de nuit de la Grand-mère et son bonnet. Et Le Petit Chaperon Rouge vint rejoindre Le Loup dans le lit.
Vous connaissez la suite…
« Oh ! Grand-mère, que vous avez de grands yeux ! »
« C’est pour mieux te voir mon enfant. »
« Oh ! Grand-mère, que vous avez de grandes oreilles ! »
« C’est pour mieux t’entendre mon enfant ! »
« Oh ! Grand-mère que vous avez un grand nez ! »
« C’est pour mieux te sentir mon enfant ! »
« Oh ! Grand-mère que vous avez… »
Ici, la décence et la déontologie professionnelle m’interdisent de reproduire l’intégralité du dialogue.
Et Le Petit Chaperon Rouge, qui depuis quelques instants déjà savait à quoi s’en tenir (si j’ose dire), Le Petit Chaperon Rouge donc, se jeta sur Le Loup…et ils vécurent heureux et eurent beaucoup de petits loups-garous.
Et la Grand-mère me direz-vous ?
LE PARISIEN LIBERE 23 janvier 2003
LA VIELLE DAME INDIGNE. (Les journalistes manquent d’imagination.)
Comment l’ancienne mercière de la rue Des Solitaires, retraitée depuis une vingtaine d’années, honorablement connue dans son quartier, et qui avait mené jusque là une existence apparemment paisible, a-t-elle pu devenir le chef incontesté d’une bande de voyous trafiquants en tous genres ?
C’est ce que le Tribunal Correctionnel n’a pu expliquer lors de son audience du 22 janvier. L’octogénaire, par égards pour son grand âge, a été condamnée à une peine légère, trois mois de prison avec sursis, et remise en liberté sous surveillance judiciaire.
MORALITE
Y’a plus d’morale
Tout fout le camp
Les Chaperons Rouges
Séduisent les loups
Les Grand-mères
Se dévergondent
Dans quel monde
Vivons nous ?
Il était une fois une jeune fille, la plus aimable, la plus douce qu’on eût pu imaginer. Fraîche comme une rose et sensible comme l’amour, elle était tourmentée de dix-huit ans. Toujours vêtue de rouge, manteau rouge, bottes rouges, écharpe rouge, bonnet rouge, on l’appelait Le Petit Chaperon Rouge. Elle habitait avec sa mère, rue du docteur Bettelheim, dans un quartier tranquille du vingtième arrondissement qu’on nommait « la Campagne à Paris ».
Un jour sa mère lui dit : « Petit Chaperon Rouge , ta grand-mère est malade, va lui porter de ma part une galette, un petit pot de beurre et le catalogue de La Redoute. Mais surtout ne t’arrête pas en chemin, prends le bus 96. Je ne voudrais pas qu’il t’arrive malheur, le Loup rôde rue de Ménilmontant. Il s’attaque aux fillettes qui s’arrêtent en chemin et n’écoutent pas leurs parents. Quant à moi, je suis déjà en retard, j’ai rendez-vous chez mon psy et cela n’attend pas ».
Le Petit Chaperon Rouge écoutait sa maman et pensait : « je n’ai pas peur du loup, ce sont des histoires pour effrayer les enfants, et je ne suis plus une enfant ». Et, son sac rouge sur le dos, chargée de sa galette, du petit pot de beurre et du catalogue de La Redoute, elle partit. Au lieu de prendre le bus 96 Place Gambetta, elle flâna le long des rues. Elle s’arrêtait devant les vitrines, songeant qu’elle profiterait bien de ses économies pour s’acheter les dernières chaussures Nike à semelles compensées dont elle avait une folle envie, des chaussures rouges cela va de soi.
Après qu’elle eût emprunté le passage de La Duée, si étroit que deux personnes ne peuvent s’y croiser, le soleil l’éblouit au haut de Ménilmontant. Le ciel était d’un bleu limpide et l’on apercevait au loin les collines de l’Autre Monde. Une silhouette se découpait en plein soleil, noire sur le fond bleu : le Loup ; il attendait et ses yeux flamboyaient dans la pénombre. Le Loup était le caïd de la bande du 140, rue de Ménilmontant. Sa sombre renommée atterrait le quartier. Revendeur notoire de produits illicites, il guettait sa clientèle. C’était un grand gaillard, sa beauté, la vivacité de ses yeux, sa souplesse, sa force et son poil luisant intéressaient le Petit Chaperon Rouge ; depuis le temps lointain de la Maternelle de la rue Julien Lacroix elle avait des faiblesses pour lui et Le Loup secrètement le lui rendait bien. Mais ils ne s’étaient jamais vraiment parlé bien que cette pensée ne les quittât pas.
- « Eh, mais c’est le petit repeucha geurou ! »
- « Salut le loup, je suis pressée et ma mère m’a interdit de m’arrêter en chemin ! »
- « Ta reum, j’souffle dessus et elle s’envolera plus haut que les petits cochons ! »
- « Ma mère m’a interdit de parler au loup. »
- « C’pas toi qui parle, c’est moi qui t’causes, où tu vas Petit Chaperon Rouge ? »
- « Je vais chez ma grand-mère qui est malade, lui porter une galette, un petit pot de beurre et le catalogue de La Redoute. »
- « Ta grand-mère, elle habite bien sur le boulevard en face de la Mosquée ? »
- « Oui, boulevard de Belleville au numéro 25.»
- « Petit Chaperon Rouge, je peux faire le chemin avec toi ! »
- « J’ai des courses à faire et il faut que j’aille voir ma grand-mère, si tu veux on se retrouve après au mac-do !»
Et, tandis que Le Petit Chaperon Rouge entrait dans un hypermarché, le loup prit le bus 96 en direction du boulevard.
Arrivé au numéro 25, il déclencha l’interphone.
- « Qui est là? » demanda la grand-mère.
-« C’est Le Petit Chaperon Rouge qui vous apporte une galette, un petit pot de beurre et le catalogue de La Redoute » dit Le Loup en contrefaisant sa voix.
- « N’oublie pas de faire le code », dit la Grand-mère, « au deuxième tu n’auras qu’à pousser la porte. »
Le Loup ne connaissait pas le code, mais il possédait, on ne sait pourquoi, une clef de La Poste, et cette clef était fée, elle ouvrait toutes les portes.
Il s’engouffra dans l’ascenseur, déjà il était sur le palier, il poussa la porte, entra chez la Grand-mère et se jeta dessus.
Le Petit Chaperon Rouge avait fini ses courses. Elle n’avait pas trouvé les Nike qu‘elle cherchait mais avait acheté un superbe foulard rouge, imitation Hermès, made in China.
Plus tard elle arriva au numéro 25, boulevard de Belleville. Elle déclencha l’interphone.
- « Qui est là ?» demanda Le Loup, contrefaisant sa voix.
- « C’est votre petite fille, Le Petit Chaperon Rouge qui vous apporte une galette, un petit pot de beurre et le catalogue de La Redoute. »
- « N’oublie pas de faire le code, au deuxième tu n’auras qu’à pousser, la porte est ouverte. »
Le Petit Chaperon Rouge trouva bien que sa Grand-mère avait une drôle de voix, mais avec son rhume… »
Elle entra.
- « Approche, Petit Chaperon Rouge, malheureusement je ne peux me lever. Viens me rejoindre dans mon lit » dit Le Loup qui avait revêtu la robe de nuit de la Grand-mère et son bonnet. Et Le Petit Chaperon Rouge vint rejoindre Le Loup dans le lit.
Vous connaissez la suite…
« Oh ! Grand-mère, que vous avez de grands yeux ! »
« C’est pour mieux te voir mon enfant. »
« Oh ! Grand-mère, que vous avez de grandes oreilles ! »
« C’est pour mieux t’entendre mon enfant ! »
« Oh ! Grand-mère que vous avez un grand nez ! »
« C’est pour mieux te sentir mon enfant ! »
« Oh ! Grand-mère que vous avez… »
Ici, la décence et la déontologie professionnelle m’interdisent de reproduire l’intégralité du dialogue.
Et Le Petit Chaperon Rouge, qui depuis quelques instants déjà savait à quoi s’en tenir (si j’ose dire), Le Petit Chaperon Rouge donc, se jeta sur Le Loup…et ils vécurent heureux et eurent beaucoup de petits loups-garous.
Et la Grand-mère me direz-vous ?
LE PARISIEN LIBERE 23 janvier 2003
LA VIELLE DAME INDIGNE. (Les journalistes manquent d’imagination.)
Comment l’ancienne mercière de la rue Des Solitaires, retraitée depuis une vingtaine d’années, honorablement connue dans son quartier, et qui avait mené jusque là une existence apparemment paisible, a-t-elle pu devenir le chef incontesté d’une bande de voyous trafiquants en tous genres ?
C’est ce que le Tribunal Correctionnel n’a pu expliquer lors de son audience du 22 janvier. L’octogénaire, par égards pour son grand âge, a été condamnée à une peine légère, trois mois de prison avec sursis, et remise en liberté sous surveillance judiciaire.
MORALITE
Y’a plus d’morale
Tout fout le camp
Les Chaperons Rouges
Séduisent les loups
Les Grand-mères
Se dévergondent
Dans quel monde
Vivons nous ?
lundi 9 avril 2007
Un génie
C’était un vilain petit matin gris. Un de ces matins, où, la porte de chez soi franchie, on regrette déjà son lit. Et pourtant, il fallait y aller, comme on dit. Les rues de la ville étaient comme moi embrumées, un petit vent frisquet piquait non nez ; Je pris le métro. Dans le wagon qui sentait la chambrée, l’eau de toilette bon marché, serré contre moi par la pression de la foule, un employé des pompes funèbres me soufflait au visage les remugles de son petit déjeuner. Enfin j’arrivai. La rue d’A…était déserte, exposée au vent d’ouest, ça pinçait. Je pressai le pas. Le hall du lycée était désert aussi. Huit heures et quart, les cours avaient commencé.
Dans la salle des professeurs l’odeur me surprit, un mélange détonnant de parfums d’eau de javel, d’alcool à brûler et de tabac froid. Sur la table, offerts à l’imagination fertile des enseignants, les recueils des bulletins scolaires espéraient leurs dédicaces. C’était pour cela que j’étais venu tôt, j’avais cours à dix heures. Petite abeille laborieuse, industrieuse, travailleuse je m’apprêtais à « bulletiner ». Mais, malgré l’humidité ambiante, j’étais sec, désespérément sec, l’inspiration ne venait pas et je ne savais en l’occurrence quelle muse invoquer. Rien ne venait… Kadidja, moyenne six… une élève vive, intéressée parfois, active…trop… ironique souvent, sèche quand elle se sent agressée…tragiquement bloquée quand il s’agit d’écrire, elle perd alors tous ses moyens. Pourquoi ? J’ignorais tout des avatars de son existence. Sans doute y avait-il une raison quelque part. Je devais me limiter aux faits : Insuffisant, peut mieux faire. Lamentable, ridicule. Comment en quelques mots serrés dans un cadre mesquin, traduire mes impressions, mes interrogations, mes doutes. Je sentais là, d’un coup, l’impuissance des mots, usés, éculés…insuffisant, peut mieux faire… Nul, minable. Je pouvais aussi, c’est commun, la tentation est grande, m’inspirer, voire « couper-coller » une observation adéquate trouvée dans la rubrique d’un autre professeur. Allons, résistons, ne cédons pas à la tentation : insuffisant, peut mieux faire... Je tapotais nerveusement de mon stylo le bois de la table.
Mais d’où venait-il celui-là ? Ce n’était pas le mien, je l’avais trouvé là et machinalement l’avais pris. C’était un stylo, apparemment ordinaire, le corps et le capuchon noirs, un stylo rudimentaire. J’ai un faible pour les stylos, sans être collectionneur, j’en possède un certain nombre récolté dans des brocantes. J’ôtai le capuchon pour mieux l’examiner. A ce moment, l’air se troubla, une musique céleste éclata et je humai tous les parfums de l’Orient.
-« Commande, ô maître, et tu seras obéi ! », déclara le génie, la tête enturbannée tel un mamamouchi moliéresque, perché sur la table, au beau milieu de la salle des professeurs !
-« Commande, ô maître et tu seras obéi ! » répétait-il comme une mécanique, avec une voix suraiguë, qui seyait mal à ce gaillard de deux mètres cinquante environ.
-Commande, ô maître et tu seras obéi !
Dans ce cas dit-on, il faut se pincer, je me pinçai donc, plusieurs fois, les joues, la gauche, la droite, le gras des paumes, je me mordis les lèvres. Rien n’y fit. Il était toujours là.
-« Commande, ô maître, et tu seras obéi ! »
Je dus me rendre à l’évidence. Je ne dormais pas. Comment diable ce rescapé des Mille et une nuits s’était-il trouvé emprisonné dans un stylo administratif à deux euros, de fabrication chinoise de surcroît, je me le demande encore aujourd’hui.
Je pris la parole : -« que sais-tu faire ? »
-« Commande, ô maître, et tu seras obéi ! »
Génie, peut-être mais il ne brillait ni par l’éloquence ni par la variété de sa conversation.
-« serais-tu capable de… »
-« Commande, ô maître, et tu seras obéi ! »
-« Remplis mes bulletins trimestriels ? »
A la réflexion, je regrette, j’aurais dû lui demander autre chose…je ne sais pas… un château en Espagne, la paix sur terre aux hommes de bonne volonté, la lune…mais sur le moment je n’avais qu’une préoccupation, et c’est ce qui me vint à l’esprit.
-« Remplis mes bulletins trimestriels ! »
Comme je prononçais ces mots, le génie disparut, s’évapora, s’évanouit. Allons donc, ce n’était qu’un rêve. L’histoire des joues pincées, ça ne marche que dans les romans. Huit heures quarante cinq, il était grand temps de se mettre au travail au lieu de rêvasser. J’avais d’abord besoin d’un bon café. Ces jours sombres de décembre sont vraiment éprouvants. Au moment de me lever pour me diriger vers la machine à café, je jetai, par inadvertance, un coup d’œil sur la page ouverte du recueil des bulletins.
Kadidja ,six, observation : peut mieux faire .
Je tournai la page : Robert, quatorze, peut mieux faire. Je tournai une page encore : Fatou, onze, peut mieux faire. De page en page j’arrivai à la dernière…et toujours la même observation : peut mieux faire.
Et ça se dit génie ! Il aurait pu mieux faire. Telle fut ma réaction sur l’instant. Depuis, je n’ai cessé d’y penser et la question m’obsède : aurait-il pu mieux faire ?
Dans la salle des professeurs l’odeur me surprit, un mélange détonnant de parfums d’eau de javel, d’alcool à brûler et de tabac froid. Sur la table, offerts à l’imagination fertile des enseignants, les recueils des bulletins scolaires espéraient leurs dédicaces. C’était pour cela que j’étais venu tôt, j’avais cours à dix heures. Petite abeille laborieuse, industrieuse, travailleuse je m’apprêtais à « bulletiner ». Mais, malgré l’humidité ambiante, j’étais sec, désespérément sec, l’inspiration ne venait pas et je ne savais en l’occurrence quelle muse invoquer. Rien ne venait… Kadidja, moyenne six… une élève vive, intéressée parfois, active…trop… ironique souvent, sèche quand elle se sent agressée…tragiquement bloquée quand il s’agit d’écrire, elle perd alors tous ses moyens. Pourquoi ? J’ignorais tout des avatars de son existence. Sans doute y avait-il une raison quelque part. Je devais me limiter aux faits : Insuffisant, peut mieux faire. Lamentable, ridicule. Comment en quelques mots serrés dans un cadre mesquin, traduire mes impressions, mes interrogations, mes doutes. Je sentais là, d’un coup, l’impuissance des mots, usés, éculés…insuffisant, peut mieux faire… Nul, minable. Je pouvais aussi, c’est commun, la tentation est grande, m’inspirer, voire « couper-coller » une observation adéquate trouvée dans la rubrique d’un autre professeur. Allons, résistons, ne cédons pas à la tentation : insuffisant, peut mieux faire... Je tapotais nerveusement de mon stylo le bois de la table.
Mais d’où venait-il celui-là ? Ce n’était pas le mien, je l’avais trouvé là et machinalement l’avais pris. C’était un stylo, apparemment ordinaire, le corps et le capuchon noirs, un stylo rudimentaire. J’ai un faible pour les stylos, sans être collectionneur, j’en possède un certain nombre récolté dans des brocantes. J’ôtai le capuchon pour mieux l’examiner. A ce moment, l’air se troubla, une musique céleste éclata et je humai tous les parfums de l’Orient.
-« Commande, ô maître, et tu seras obéi ! », déclara le génie, la tête enturbannée tel un mamamouchi moliéresque, perché sur la table, au beau milieu de la salle des professeurs !
-« Commande, ô maître et tu seras obéi ! » répétait-il comme une mécanique, avec une voix suraiguë, qui seyait mal à ce gaillard de deux mètres cinquante environ.
-Commande, ô maître et tu seras obéi !
Dans ce cas dit-on, il faut se pincer, je me pinçai donc, plusieurs fois, les joues, la gauche, la droite, le gras des paumes, je me mordis les lèvres. Rien n’y fit. Il était toujours là.
-« Commande, ô maître, et tu seras obéi ! »
Je dus me rendre à l’évidence. Je ne dormais pas. Comment diable ce rescapé des Mille et une nuits s’était-il trouvé emprisonné dans un stylo administratif à deux euros, de fabrication chinoise de surcroît, je me le demande encore aujourd’hui.
Je pris la parole : -« que sais-tu faire ? »
-« Commande, ô maître, et tu seras obéi ! »
Génie, peut-être mais il ne brillait ni par l’éloquence ni par la variété de sa conversation.
-« serais-tu capable de… »
-« Commande, ô maître, et tu seras obéi ! »
-« Remplis mes bulletins trimestriels ? »
A la réflexion, je regrette, j’aurais dû lui demander autre chose…je ne sais pas… un château en Espagne, la paix sur terre aux hommes de bonne volonté, la lune…mais sur le moment je n’avais qu’une préoccupation, et c’est ce qui me vint à l’esprit.
-« Remplis mes bulletins trimestriels ! »
Comme je prononçais ces mots, le génie disparut, s’évapora, s’évanouit. Allons donc, ce n’était qu’un rêve. L’histoire des joues pincées, ça ne marche que dans les romans. Huit heures quarante cinq, il était grand temps de se mettre au travail au lieu de rêvasser. J’avais d’abord besoin d’un bon café. Ces jours sombres de décembre sont vraiment éprouvants. Au moment de me lever pour me diriger vers la machine à café, je jetai, par inadvertance, un coup d’œil sur la page ouverte du recueil des bulletins.
Kadidja ,six, observation : peut mieux faire .
Je tournai la page : Robert, quatorze, peut mieux faire. Je tournai une page encore : Fatou, onze, peut mieux faire. De page en page j’arrivai à la dernière…et toujours la même observation : peut mieux faire.
Et ça se dit génie ! Il aurait pu mieux faire. Telle fut ma réaction sur l’instant. Depuis, je n’ai cessé d’y penser et la question m’obsède : aurait-il pu mieux faire ?
vendredi 30 mars 2007
Trois petits cochons
Il était une fois trois petits cochons ; il y avait aussi un grand méchant loup du nom de Lucifer ( du latin lux-lucis ; la lumière), drôle de nom pour un loup , aussi l’appelait-on Loucifer ou Loup si fier.
Le premier petit cochon habitait la savane à l’est du grand rift africain, c’était d’ailleurs une cochonne, on la nommait Lucie. Lucie s’était construit une maison de feuillage. Elle était chez elle lorsqu’on frappa à la porte. C’était le loup ! -« Ouh !Ouh ! Petit cochon, laisse-moi entrer dans ta maison ! ».-« Je ne veux pas ! »-« Alors, je vais souffler, souffler si fort que ta maison va s’envoler ! ». Et le loup souffla, souffla si fort que la maison s’envola. Alors, Lucifer se jeta sur Lucie et Lucie le laissa faire, et le loup mangea le petit cochon.
Le deuxième petit cochon habitait une maison en bois, au creux d’une clairière dans la grande forêt. Il se nommait Abel. Le loup passa par là et frappa à la porte.-« Ouh !Ouh ! Je suis le loup, laisse moi entrer dans ta maison ! » - « Tu es fou ! Jamais ! » - « laisse moi entrer ! ».- « Si tu veux, je peux de donner l’adresse du petit chaperon rouge, il habite une clairière, pas loin d’ici ! » - « Je sais, j’en viens ! » Et le loup souffla, souffla si fort, que la maison s’envola, alors le loup se jeta sur le petit cochon rose et le mangea.
Le troisième petit cochon qui se nommait Caïn habitait la ville d’Ur en Mésopotamie. Bien sûr, il avait construit en dur. Il vivait dans une maison confortable, trois-pièces, cuisine, salle de bain, eau courante, gaz à tous les étages (en Mésopotamie, ça coule de source…). Il était en train de préparer un pot-au-feu : carottes, navets, poireaux (il faut laisser du vert dans les poireaux, c’est ça qui donne le goût) , un oignon piqué de deux clous de girofle, avec la pelure, ça colore le bouillon, sel, poivre, deux feuilles de laurier, thym, romarin, une branche de céleri, amener à ébullition- lorsqu’on sonna à la porte. C’était le loup qui pensait : « je me ferai bien une potée auvergnate ! » - « Qui est-ce ? » - « Je suis le loup » - « Passe ton chemin loup ! » - « Je vais souffler, souffler sur ta maison, et je vais la détruire ! » - « Tu ne pourras pas, c’est une construction Bouygues réalisée par Perrault .» - « Perrault ? » - « Non, pas celui-là, l’architecte de la Bibliothèque Nationale“ -« Justement ! » Et le loup souffla, souffla, souffla...et la maison ne bougea pas ! Alors le loup, à pas de loup, grimpa sur le toit, s’introduisit dans la cheminée…et tomba dans le pot-au-feu. « trois heures de cuisson au moins » pensa le petit cochon . Dans la soirée il dégusta ainsi une tripotée : le loup, son frère et sa sœur qui étaient dans l’estomac du loup. Il eut une digestion difficile.
Il regardait la Télé : c’était un feuilleton américain, et c’était juste le moment ou le magnat du pétrole texan se penchait vers la jeune infirmière affriolante, nue sous sa mini blouse turquoise, et leurs lèvres allaient se frôler…quand on sonna à la porte. –« Qui est-ce ? » - « Je suis Moïse, ta conscience ! » - « que me veux tu ? » - « Caïn qu’as-tu fait d’Abel et de Lucie, ne connais-tu pas la loi, et le onzième commandement : tu ne mangeras pas ton prochain, et du cochon en plus ! Tu seras en proie aux remords ! ». Et en effet le petit cochon ne put fermer L’œil de la nuit.
Il était trois heures du matin et il regardait, sur une chaîne culturelle , un documentaire sur les marmottes quand on sonna à nouveau . –« Qui est-ce ? » - « Je suis le docteur Freud, petit cochon, n’as-tu pas lu Totem et tabou, qui t’as permis ce passage à l’acte, Veux-tu ébranler tout l’édifice de la théorie freudienne ! Le petit cochon était bien ennuyé, il n’avait pas voulu ébranler l’édifice de la théorie freudienne .
En sortant le docteur Freud rencontra Claude Lévi-Strauss qui passait par là.-« Doctor Freud, I presume, Claude Lévi-Strauss » -“enchanté”. Et Claude Lévi-Strauss sonna à la porte.-« Qui est-ce, » - « Ici Claude Lévi-Strauss, sais-tu que tu as enfreint un interdit majeur, une structure fondamentale, c’est toute l’anthropologie structurale que tu mets en question ». Le petit cochon était bien ennuyé, il n’avait pas voulu perturber l’anthropologie structurale.
Il y eut encore une autre visite, c’était les célèbres duettistes Herbert Marcuse et Théodore Adorno, mais quand ils eurent dit qu’ils venaient pour l’école de Francfort, le petit cochon ne les laissa pas rentrer : Francfort…pour un cochon !
Le petit cochon ne dormait pas, il était angoissé : qui allait venir encore ? Finkielkraut, Luc Ferry, ou pire Comte-Sponville ? Comte-Sponville ! Il ne supporterait pas !
A cinq heures du matin il eut une idée. Il décrocha son téléphone.-« Allô ? Mademoiselle, passez-moi votre patron….Vous n’êtes pas la secrétaire…ce n’est pas votre patron…passez le moi quand même. Allô, Walt Disney, ici Caïn. Dites mon vieux, Lucie, Caïn et Abel c’est fini, compris ? Maintenant c’est Naf Naf, Nif Nif et Nof Nof et vous me récrivez tout le scénario !»
Le premier petit cochon habitait la savane à l’est du grand rift africain, c’était d’ailleurs une cochonne, on la nommait Lucie. Lucie s’était construit une maison de feuillage. Elle était chez elle lorsqu’on frappa à la porte. C’était le loup ! -« Ouh !Ouh ! Petit cochon, laisse-moi entrer dans ta maison ! ».-« Je ne veux pas ! »-« Alors, je vais souffler, souffler si fort que ta maison va s’envoler ! ». Et le loup souffla, souffla si fort que la maison s’envola. Alors, Lucifer se jeta sur Lucie et Lucie le laissa faire, et le loup mangea le petit cochon.
Le deuxième petit cochon habitait une maison en bois, au creux d’une clairière dans la grande forêt. Il se nommait Abel. Le loup passa par là et frappa à la porte.-« Ouh !Ouh ! Je suis le loup, laisse moi entrer dans ta maison ! » - « Tu es fou ! Jamais ! » - « laisse moi entrer ! ».- « Si tu veux, je peux de donner l’adresse du petit chaperon rouge, il habite une clairière, pas loin d’ici ! » - « Je sais, j’en viens ! » Et le loup souffla, souffla si fort, que la maison s’envola, alors le loup se jeta sur le petit cochon rose et le mangea.
Le troisième petit cochon qui se nommait Caïn habitait la ville d’Ur en Mésopotamie. Bien sûr, il avait construit en dur. Il vivait dans une maison confortable, trois-pièces, cuisine, salle de bain, eau courante, gaz à tous les étages (en Mésopotamie, ça coule de source…). Il était en train de préparer un pot-au-feu : carottes, navets, poireaux (il faut laisser du vert dans les poireaux, c’est ça qui donne le goût) , un oignon piqué de deux clous de girofle, avec la pelure, ça colore le bouillon, sel, poivre, deux feuilles de laurier, thym, romarin, une branche de céleri, amener à ébullition- lorsqu’on sonna à la porte. C’était le loup qui pensait : « je me ferai bien une potée auvergnate ! » - « Qui est-ce ? » - « Je suis le loup » - « Passe ton chemin loup ! » - « Je vais souffler, souffler sur ta maison, et je vais la détruire ! » - « Tu ne pourras pas, c’est une construction Bouygues réalisée par Perrault .» - « Perrault ? » - « Non, pas celui-là, l’architecte de la Bibliothèque Nationale“ -« Justement ! » Et le loup souffla, souffla, souffla...et la maison ne bougea pas ! Alors le loup, à pas de loup, grimpa sur le toit, s’introduisit dans la cheminée…et tomba dans le pot-au-feu. « trois heures de cuisson au moins » pensa le petit cochon . Dans la soirée il dégusta ainsi une tripotée : le loup, son frère et sa sœur qui étaient dans l’estomac du loup. Il eut une digestion difficile.
Il regardait la Télé : c’était un feuilleton américain, et c’était juste le moment ou le magnat du pétrole texan se penchait vers la jeune infirmière affriolante, nue sous sa mini blouse turquoise, et leurs lèvres allaient se frôler…quand on sonna à la porte. –« Qui est-ce ? » - « Je suis Moïse, ta conscience ! » - « que me veux tu ? » - « Caïn qu’as-tu fait d’Abel et de Lucie, ne connais-tu pas la loi, et le onzième commandement : tu ne mangeras pas ton prochain, et du cochon en plus ! Tu seras en proie aux remords ! ». Et en effet le petit cochon ne put fermer L’œil de la nuit.
Il était trois heures du matin et il regardait, sur une chaîne culturelle , un documentaire sur les marmottes quand on sonna à nouveau . –« Qui est-ce ? » - « Je suis le docteur Freud, petit cochon, n’as-tu pas lu Totem et tabou, qui t’as permis ce passage à l’acte, Veux-tu ébranler tout l’édifice de la théorie freudienne ! Le petit cochon était bien ennuyé, il n’avait pas voulu ébranler l’édifice de la théorie freudienne .
En sortant le docteur Freud rencontra Claude Lévi-Strauss qui passait par là.-« Doctor Freud, I presume, Claude Lévi-Strauss » -“enchanté”. Et Claude Lévi-Strauss sonna à la porte.-« Qui est-ce, » - « Ici Claude Lévi-Strauss, sais-tu que tu as enfreint un interdit majeur, une structure fondamentale, c’est toute l’anthropologie structurale que tu mets en question ». Le petit cochon était bien ennuyé, il n’avait pas voulu perturber l’anthropologie structurale.
Il y eut encore une autre visite, c’était les célèbres duettistes Herbert Marcuse et Théodore Adorno, mais quand ils eurent dit qu’ils venaient pour l’école de Francfort, le petit cochon ne les laissa pas rentrer : Francfort…pour un cochon !
Le petit cochon ne dormait pas, il était angoissé : qui allait venir encore ? Finkielkraut, Luc Ferry, ou pire Comte-Sponville ? Comte-Sponville ! Il ne supporterait pas !
A cinq heures du matin il eut une idée. Il décrocha son téléphone.-« Allô ? Mademoiselle, passez-moi votre patron….Vous n’êtes pas la secrétaire…ce n’est pas votre patron…passez le moi quand même. Allô, Walt Disney, ici Caïn. Dites mon vieux, Lucie, Caïn et Abel c’est fini, compris ? Maintenant c’est Naf Naf, Nif Nif et Nof Nof et vous me récrivez tout le scénario !»
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